Deux fragments commentés

La Jalousie

Alain Robbe-Grillet

(deux fragments à commenter)

« La chemise est en étoffe raide, un coton sergé dont la couleur kaki a passé légèrement par suite des nombreux lavages. Sous le bord supérieur de la poche court une première piqûre horizontale, doublée par une seconde en forme d’accolade dont la pointe se dirige vers le bas. À l’extrémité de cette pointe est cousu le bouton destiné à clore la poche en temps normal. C’est un bouton en matière plastique jaunâtre ; le fil qui le fixe dessine en son centre une petite croix. La lettre, au-dessus, est couverte d’une écriture fine et serrée, perpendiculaire au bord de la poche. »

(La jalousie, Alain Robbe-Grillet, édition Minuit, 1957, page 114)

Cette citation exemplifie la façon dans laquelle l’auteur utilise la description pour donner une grande importance à l’objet, pour montrer le rapport entre les choses et les hommes dans la société du XXe siècle. Il attribue aux objets des valeurs humaines et on pourrait dire que les choses acquièrent le statut des personnages clé dans le roman. « La description envisagé par A.R. Grillet accorde priorité à l’objet sur le spectateur, au monde sur l’homme. » affirme Bernard Pingaud dans Cahiers de L’association internationale des études françaises, 1962). Le narrateur décrit dans une manière neutre, il ne veut pas interrompre le fil descriptif pour y introduire des commentaires ou des explications. L’auteur du Nouveau Roman décrit tout ce que chacun à sa place pourrait voir. Le narrateur présente objectivement tous les choses (en grand détail comme vous pouvez voir dans la citation), il passe d’un plan à l’autre, d’une scène à l’autre, et change les angles. Ainsi, le narrateur s’efface, l’univers devient mobile et tout se passe comme si c’étaient les choses qui agissaient. Tout ce qui intéresse l’auteur est le présent, le temps du regard, qui nous montre que le narrateur est quand même présent dans le texte, mais qu’il observe tout de la distance, enregistrant tout comme s’il était l’appareil d’un photographe.

« Au lieu de regarder le verre qu’elle s’apprête à poser, A…, dont la chaise est placée de biais par rapport à la table, se tourne dans la direction opposée pour sourire au photographe, comme afin de l’encourager à prendre ce cliché impromptu. L’opérateur n’a pas baissé son appareil pour le mettre au niveau du modèle. Il a même l’air d’être monté sur quelque chose : banc de pierre, marche, ou muretin. A… doit lever le visage pour l’offrir à l’objectif. Le cou svelte est dressé, vers la droite. De ce côté, la main prend appui avec naturel sur l’extrême bord du siège, contre la cuisse ; le bras nu est légèrement fléchi au coude. Les genoux sont disjoints, les jambes à demi étendues, les chevilles croisées. »

(La jalousie, Alain Robbe-Grillet, édition Minuit, 1957, page 133)

Dans ce fragment l’auteur décrit la manière dont le narrateur observe les mouvements et gestes de A…, pareil à une photographe qui étudie en détail les gestes et les mimiques de son modèle. Le fragment commence par nous présentant une relation entre le narrateur (le photographe) et le personnage A… . (N’oubliez pas que dans ce roman le narrateur a le rôle d’un mari jaloux). A… lui sourit, elle ne semble pas cacher  aucun secret, même si elle est suspectée par son époux d’avoir un relation amoureuse avec Frank. Le lecteur s’attend à une description typique du personnage, à une action qui se construit autour du protagoniste. En effet, l’auteur change du registre. Jusqu’a avoir introduit A…, l’auteur ne se soucie plus de nous parler d’elle, il met l’appareil au niveau du monde extérieur, au niveau des choses qui acquièrent dans ce sens des valeurs nouvelles. L’objectif de l’appareil enregistre le banc de pierre, la marche ou le muretin. Puis, pour nous donner l’impression du photographe qui immortalise la tenue artistique de son modèle, il fait  son personnage, lever le visage vers l’appareil. Le modèle est vu du profil, suggérant une manque d’identité et de personnalité. Il symbolise la nullité de l’homme en rapport avec le monde extérieur et l’univers qui l’entoure. Quand même on remarque la poésie du langage et le talent de l’auteur de décrire en détail les moindres mouvements, gestes du personnage et les lignes de son corps.



One response to this post.

  1. J’aime beaucoup le commentaire du deuxieme fragment… je pense que le texte dispose vraiment d’un langage tres tres poetique.

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